28/06/2008

L'oeuvre

La naissance d’une idée est toujours un événement émouvant. S’il y a suffisamment de forces convergentes pour la faire exister, compte tenu de sa nature collective, c’est qu’il y a quelque chose à promouvoir ou à défendre.

Voici donc une étude  mais aussi et d’abord une étude des arts plastiques à l’université. Ainsi, l’objectif essentiel de cette étude sera la mise en valeur des deux postures cardinales, création et recherche, telles qu’elles s’entrelacent, se contrarient ou se déploient dans le travail des plasticiens. C’est depuis cette position d’Artiste spécialisé dans les recherches en arts plastiques, que soient écrits les textes  Ils donneront dans toute sa diversité l’état des travaux artistiques et théoriques des artistes-chercheurs. Saurons-nous enfin saisir l’occasion de prendre la parole depuis cette position exceptionnelle dans l’université .

ce titre en phonétique, claque entre ses crochets. Gageons que cette étude soit une voix, comme une façon de donner de la voix, comme un cocktail "explosif" (plastic), mais avec cette ductilité que modèle l’étymon plastique (de plassein), ce mot dont l’histoire est éloquente  et dont la formalisation industrielle ou domestique - je pense à certaines coques de bateau par exemple - n’a rien à envier aux œuvres de l’esprit ! Voilà un titre qui sent bon sa mémoire subversive, où l’on décèle aussi une pensée de la forme (plasticité) dans son histoire récente, ainsi que les progrès de la chirurgie réparatrice (plastie), sans omettre son ancrage dans la vie de tous les jours (plasturgie), magie de l’objet en "plastoc". Mais au-delà de l’homophonie, il n’empêche que cette étude sera en premier lieu celle des chercheurs en arts plastiques qui ont le souci de partager et de faire partager l’état de leur réflexion. Autant donc de raisons - bonnes ou mauvaises - de choisir ce titre !
Mais qu’importe après tout, l’essentiel n’est pas là. Les titres des revues, on le sait bien, perdent leur sens premier, qui s’efface devant le succès et la banalisation du périodique. Ils ne conservent que l’arrière-goût de leur sens initial.

Cette première étude , tout en assumant l’héritage et l’état actuel des recherches plasticiennes, correspond je crois à un moment nouveau de la discipline. Notons que les activités d’enseignement, de création et de recherche qui se développent depuis trente ans, distillent un état d’esprit dont la différence, quoique toujours perçue de l’extérieur comme spécifique, n’est pas appréciée à sa juste place, d’abord au sein de l’université elle-même, et par ailleurs dans les diverses instances du monde de l’art. Sans auto-flagellation excessive, il n’est pas non plus question de faire comme s’il n’existait pas aujourd’hui une sorte de crise de la maturité et ainsi évacuer une approche critique de notre action. C’est cette situation que veut contribuer à transformer. Il s’agit donc d’une publication qui se donne aussi pour mission la promotion critique des arts plastiques tels qu’ils se pratiquent, se conçoivent et s’enseignent à l’université, pour une meilleure lisibilité du travail que nous effectuons et des idées qu’à tort ou à raison, nous cherchons à répandre.

D’un point de vue institutionnel,l'étude impulse et coordonne l’activité de création et de recherche des enseignants-chercheurs, des doctorants en arts et des artistes qui s’associent à ses travaux. Un mot sur le maquettage particulier en coffret qui n’aura échappé à personne : il s’ouvre d’un côté à ce qui relève d’une posture de recherche sous la forme classique d’un livret et de l’autre, dans une sorte de boîte, viennent s’insérer des feuillets libres, correspondant au travail des artistes ayant exposé en 2000  . Un effort particulier a été considéré comme indispensable en ce qui concerne la reproduction des œuvres, la qualité visuelle associée à la vigilance quant à l’intérêt des textes retenus constitue une priorité , le lecteur trouvera un sens intitulé "l’expérience intérieure". Pour élaborer cette étude j’avais en tant qu’initiateur du projet, donné en pâture à tous, le court texte suivant, quelque peu provocateur dans nos contrées par les temps qui courent, mais correspondant globalement à ma propre expérience d’une "autopoïétique" des arts plastiques. Je le livre tel qu’il a été formulé et proposé à tous en guise d’appel à contribution :

"Qu’en est-il de "l’intériorité" du plasticien dans sa relation à l’élaboration globale de l’œuvre ? Quel statut accorder au "discours intérieur" de l’artiste, à ce "monodialogue conscient" (Valéry), à ce "je me parle", dès qu’il se formalise en témoignages, en autocritiques, en correspondances, en fictions, en journaux de bord, etc.
Ou encore comment ces sortes de "paroles", attachées à la subjectivité, deviennent-elles éventuellement pour le chercheur en arts plastiques, le matériau d’un questionnement plus général et le "sujet" d’une recherche.
Enfin, à quelles conditions, cette recherche, qui doit, sans les ignorer, éviter les pièges de la circularité, peut-elle se révéler féconde ?
Chacun pourra ainsi réagir et penser ces questions à travers son propre travail ou celui d’un autre plasticien ; chacun pourra présenter des œuvres et des textes sur le mode qu’il jugera le plus conforme à cette démarche, c’est-à-dire sans exclure des textes d’essayiste, ni les écritures poétiques ou littéraires, ou quelque sorte de texte relatif à une création plastique."

Cette invitation à écrire a suscité - pourquoi le taire ? - des réponses contrastées de plusieurs chercheurs, certains trouvant ce texte comme "hanté" par une philosophie du Sujet créateur, ancré dans une conception de "l’artiste-source", sorte d’instance originaire d’une "expression" faisant fi du réseau de relations externes et rhizomiques dont l’artiste est un dépositaire et un transmetteur… Le débat est donc lancé !

Un autre "chantier", tout aussi sensible a été ouvert dans cette étude concernant les relations (souvent polémiques) entre les arts plastiques et les des arts appliqués. Une première discussion a été organisée dont nous rapportons l’intégralité des exposés et la substance des débats. poursuivra à son rythme les questionnements esquissés ici. Chacun appelle de ses vœux une meilleure compréhension réciproque entre nos deux disciplines cousines, pour opérer les bonnes partitions et ne pas se tromper d’adversaire.

Par ailleurs, il nous a paru nécessaire, de donner chaque fois la parole à un directeur de recherche pour qu’il expose sa conception de la recherche en arts plastiques et les principes méthodologiques qui sous-tendent selon lui, la rédaction d’une thèse. N’est-ce pas l’une des premières fonctions d’un centre de recherche que de faciliter le travail des doctorants ?

Quant au second volet de cette étude, il témoigne du travail d’artistes extérieurs à l’université,  Chaque document peut être utilisé individuellement par l’artiste et se disséminer ainsi en fragments de cette étude comme autant de "plaquettes" d’exposition. Une façon de respecter l’autonomie de l’œuvre tout en conservant une présentation solidaire.

Quand on parle de recherche stricto sensu, on devrait pouvoir sous-entendre “recherche scientifique” ; c’est-à-dire la recherche d’un consensus de vérité, alors que le mot création se rapporte à la survenue d’une existence singulière, ce que faute de mieux, Souriau a nommé naguère instauration. L’idéal opérationnel des sciences, c’est qu’il y ait le moins de création possible dans leurs produits – mais il y en a toujours, au moins un peu–. Le mot recherche doit donc être interrogé quant à sa validité dans le domaine des arts plastiques à l’université et être distingué de celui de création. Sans doute l’Université  n’a pas pour vocation initiale, de former des écrivains ou des artistes et à ce titre, elle résiste à leur intrusion dans ses facultés. Derrière les rapports entre recherche et création, sourd un problème beaucoup plus général, dont les arts plastiques ne sont que la partie flagrante, par le fait même d’une pratique agissant sur le visible. Mais en littérature, où écrit-on des poèmes ? Où apprend-t-on à faire un roman ? La tradition universitaire, sauf exceptions, (fruits de concessions historiques ou locales), tend à réduire au maximum non pas l’étude des œuvres, même en ce qu’elles ont d’unique, mais la création matérielle d’œuvres d’art en son sein. Il y a bien entendu une part indiscutable de “créativité” dans les travaux de beaucoup d’universitaires et de chercheurs, mais elle demeure in fine au service d’un mouvement général vers le vrai, et vise à la constitution de savoirs “ajoutés” qui modifieront le cas échéant les résultats de recherches antérieures du même champ.

L’idée d’une recherche sur les arts plastiques ne pose donc pas de problème insurmontable. En effet, les arts plastiques sont un objet d’étude, un champ d’investigation comme un autre. Cependant, il est autrement plus périlleux de parler de recherche en arts plastiques, c’est-à-dire dans le mouvement d’une pratique concrète et personnelle. S’agit-il d’une recherche sur soi-même ? Auquel cas il faudrait presque parler de "psychanalyse de la création". S’agit-il d’une recherche sur la signification de nos propres œuvres ? Sur quel plan sommes-nous les mieux placés pour en analyser les ressorts ?

Réciproquement, tout artiste-créateur est habité par un esprit de recherche et travaille de façon concomitante et indissociable dans le sensible et le cognitif. Sans doute la difficulté se situe-t-elle au niveau du chercheur-plasticien-universitaire qui questionne la dissociation du faire et de l’analyse du faire à des fins extérieures à son œuvre propre, à des fins de généralisation (je n’ose pas dire scientifique). À ce point, nous entrons dans le problème des conditions de possibilité d’une autopoïétique des arts plastiques. Non, il ne s’agit pas d’une recherche d’ordre psychologique, d’un “travail” sur soi-même, mais de la confrontation d’un état de mon esprit avec un état de mon pouvoir sur le monde, à travers les matériaux engagés. Faire de la recherche en arts plastiques, c’est avoir toujours une main qui traîne dans le réel. Il serait commode de parler ici de tâtonnement mais je préfère penser ceci en termes d’approche et d’approximation, car créer c’est souvent ajuster. Mais d’où vient ce souci d’ajustage, de quelles règles procède-t-il ? Si règle il y a. C’est à ce point que le savoir sur l’art peut faire obstacle à la création et en même temps lui servir de repoussoir, voire de ferment. Ce qui me paraît “juste” ne l’est point en fonction d’une règle, fût-elle d’or, mais plutôt en fonction d’une continuelle accommodation de mon regard, c’est-à-dire de ma connaissance intuitive et empirique. Il y a bien sûr des facteurs externes, les visites d’ateliers et d’expositions, les catalogues, les débats, l’enseignement, les voyages, et toutes sortes d’autres éléments qui viennent finalement s’écouler par le goulot d’étranglement du "regard créateur" et opérer des choix plastiques. Mais le plus étonnant, c’est que nos propres œuvres sont probablement les plus normatives de nos pratiques et tendent à colporter leurs coordonnées sensibles de pièce en pièce, en sorte que le principal obstacle à la recherche en art serait d’abord notre propre pratique. Ce déjà-là, usant de son droit d’aînesse pour certifier conformes ou non les œuvres suivantes. Il se produit ainsi une véritable politique de l’écart par rapport à une norme que j’ai moi-même instaurée. Voici donc une recherche où il n’y a apparemment rien à trouver. Et jamais je n’en finirai de chercher car il n’y a rien à trouver que précisément la recherche même. A peine faite, l’œuvre est abandonnée et la bête s’en va en quête d’autres habitacles pour abriter momentanément son être nomade. Je peux accumuler les œuvres, je peux les montrer, mais elles ne m’apprendront rien. A quel degré donc, peut-on démêler entre ce qui procède de la recherche et ce qui relève plutôt de la création ? En fait, ce ne sont pas les œuvres qui constituent la recherche, au sens que je m’efforce de rendre à cette notion, mais la conscience des rapports qui s’accomplissent en elles, quand j’en éprouve l’existence. En témoignant de ces rapports, en étudiant la dynamique ou l’inertie de leurs effets, en laissant la création produire un savoir en dehors de l’œuvre, il est possible de rassembler sur la relation au pictural, par exemple, un certain nombre de connaissances dont on peut partager l’expérience. Il ne s’agit pas de règles techniques ou formelles mais de la connaissance anthropologique d’un enchaînement d’actes dans leurs rapports avec la “cause matérielle” et la “cause formelle”. Qu’y a-t-il de généralisable dans l’opération matérielle et symbolique du faire artistique ? En même temps, qu’y a-t-il de spécifique ? nos recherches à propos de nos créations se trouvent aux pieds de ces questions.

 

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